Les femmes en noir de la Barranca, sentinelles de la dignité

Les femmes en noir de la Barranca, sentinelles de la dignité

Droites et dignes, mains posées sur les jambes, les yeux grands ouverts, elles veillent. Elles sont sagement assises, à proximité de leurs morts, dans ce qui n’était autrefois qu’un lieu-dit et qui est désormais le cimetière civil mémorial de La Barranca, à quelques encablures de Logroño.

Ces sentinelles, ce sont les « Femmes en noir » d’Oscar Cenzano, deux sculptures inaugurées en 1979, quatre ans à peine après la mort de Franco qui a mis fin à une dictature sanguinaire longue de quatre décennies. Ce monument rappelle l’incroyable courage de ces épouses, mères, sœurs ou filles, qui, année après année, ont osé braver les interdits du franquisme, pour rendre hommage à leurs proches assassinés.

De funestes sorties nocturnes avec la mort au bout du fusil

Le 18 juillet 1936, le soulèvement nationaliste de hauts gradés félons déclenche un conflit d’une violence inouïe en Espagne. La région de La Rioja est sous l’emprise de l’un des artisans du coup d’État, le général Emilio Mola, surnommé « le directeur ». La guerre semble épargner ces terres de vignobles ; pas la répression qui fait rage. « Il faut semer la terreur, il faut laisser la sensation de domination en éliminant sans scrupule tous ceux qui ne pensent pas comme nous », proclame Mola. Les sacas, ces funestes sorties nocturnes forcées d’opposants républicains ou considérés comme tels, s’enchaînent. Elles se soldent toutes par des exécutions sommaires.

Le nettoyage politique, idéologique est massif. Les cimetières débordent de corps criblés de balles. Les historiens parlent de 2 000 morts. Ici, il ne s’est jamais rien passé, (2007) l’ouvrage du chercheur Jesús Vicente Aguirre, documente cette extermination méthodique.

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De septembre 1936 jusqu’à la mi-décembre, La Barranca, un terrain vague situé à quelques kilomètres de la commune de Lardero sert de fosse commune. Près de 400 dépouilles y sont ensevelies à l’abri des regards. Mais dès les premières heures du drame, les familles des victimes défient les autorités.

Des femmes en deuil, toutes de noir vêtues, sont déterminées à honorer la mémoire des leurs. Ces veuves ostracisées par la dictature, elles aussi châtiées et violentées, subissent le regard inquisiteur d’une société apeurée qui collabore dénonce.

Malgré les vexations, les intimidations, et les coups, elles vont entreprendre à partir du 1er novembre 1939, jour des morts, un pèlerinage de la dignité afin de se recueillir auprès de leurs proches. Elles n’ont jamais renoncé à se rendre sur ce lieu honni qu’elles prenaient soin de nettoyer, comme le rapporte un dossier de police datant de 1958, afin d’y déposer des bouquets et composer ces mots avec des fleurs : « Un an de plus, nous ne vous oublions pas ».

Des pionnières du combat contre l’oubli

Avec bravoure et persévérance, ces femmes ont protégé les trois fosses communes où gisaient leurs parents dans un pays qui en compte toujours 6 000. Ces charniers renferment les crimes de la dictature qui n’ont toujours pas été jugés, un demi-siècle après la mort du tortionnaire de l’Espagne. Les veuves de La Barranca, elles, vont activement participer, dès les années 1970, avec la Transition, à l’ouverture des fosses de La Rioja.

Sans le savoir, elles se sont érigées en pionnières du combat contre l’oubli, malgré la loi d’amnistie de 1977 qui scellait un pacte d’amnésie des atrocités de la guerre. Elles ont bousculé les cadres que même les lois de mémoire historique de 2007 et de mémoire démocratique de 2022 ne sont pas parvenues à faire bouger. Elles ont imposé de la justice face un océan de déni.

En 2018, le cimetière civil mémorial La Barranca a été déclaré bien culturel d’intérêt public afin de protéger le lieu et prévenir les actes de vandalisme. Des nostalgiques de la dictature, aveuglés par leur lecture révisionniste des événements, ont souillé à plusieurs reprises cet espace mémoriel qui s’ouvre depuis 1979 sur un imposant monolithe d’ du sculpteur Alejandro Rubio Dalmati en hommage aux victimes, avec pour épitaphe : « Cette horreur fut (en) 1936. Aujourd’hui nous ne voulons ni haine ni vengeance. Mais, laisser un témoignage pour que ces folies ne se répètent pas. » Droites et dignes, les femmes en noir de La Barranca, précurseurs de l’indispensable travail de mémoire, y veillent encore.

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